Football, Marxisme et Identité Nationale
Au milieu de ce torrent de chiasse pure et dure que déversent à n'en plus pouvoir journalistes, experts autoproclamés du ballon rond, hommes politiques en mal de médiatisation ou hordes de putschistes de 98 tous reconvertis dans le consulting gominé à 15000 boules par mois, un peu de soutien à nos Bleus et à leur ancien sélectionneur ne peut que faire du bien, ou au moins débat et ce serait déjà ça.
C'est pourquoi Camembert Orange, à tout le moins sa branche marxiste – la position du blog de référence sur la question n'ayant pas à ce jour fait l'objet d'une définition claire – prend la plume pour opposer à tous les fâcheux une solide plaidoirie en faveur de cette Équipe qui, si elle n'a pas fait rêver sur le terrain, a accompli bien plus pour cette XIXème édition de la coupe du monde de la FIFA.
L'observateur attentif notera qu'un billet de soutien aux Bleus n'émanant ni du blog de Jamel Debbouze, ni de celui d'Omar Sy, risque de donner du fil à retorde à Finkielkraut et à sa horde de fanatiques faussement subversifs. Ca tombe bien parce que c'est justement par une déconstruction de l'analyse de Finkielkraut que ce billet va commencer. En effet Finkielkraut, jamais avare de sa salive lorsqu'il s'agit de dénigrer du noir et de l'arabe, a subtilement sauté sur l'occasion des événements de la semaine dernière – défaite mexicaine, jurons d'Anelka envers Domenech rapportés par un tabloïd sportif dont nous tairons le nom pour ne pas lui faire de pub, médiatisation exponentielle et irrationnelle de l'évènement par des médias décidément très pluralistes (qu'Acrimed nous détaille ici), éviction d'Anelka, rupture du contrat publicitaire avec Quick, grève des joueurs et démission d'un apparatchik de la fédé que personne ne connaissait et que tout le monde oubliera, et enfin élimination sonnante et trébuchante contre les « Bafana Bafana », comme les appelaient avec condescendance les très « bafana-bafana » Jean-Michel Larqué et Christian Jean-Pierre sur TF1 – pour véhiculer ses thèses moisies sur les grands maux de la France contemporaine. « Equipe de racailles ». Voilà la brillante conclusion de notre philosophe national(iste), qui déterre avec délectation les plus beaux thèmes de la pré-campagne présidentielle. On attend plus que le Karchër. Notre excellent ami Finkie, donc, a cette fois utilisé l'alibi sportif pour expliquer pendant trois jours d'omniprésence médiatique (Europe 1, JDD, France Inter, sans compter les citations qui en découlèrent) que décidément, il était bien dur d'intégrer les noirs et les arabes en France.

de gauche à droite : Henry, Anelka, le petit frère de Zidane qui tape l'incruste...
Sur la forme, le procédé manque d'élégance. Instrumentaliser les déboires d'une équipe de foot pour proposer en creux une lecture très réactionnaire de la banlieue, c'est pas glorieux. Mais sur le fond, car Finkielkraut mérite tout de même que le fond soit abordé, notre bon ami philosophe se contente de recycler la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington. Remise à la sauce locale, adaptée à la structuration confessionnelle et ethnique de la France d'aujourd'hui, c'est bien d'une vision racialiste du monde que Finkielkraut se réclame à travers ses commentaires indignés des tribulations de nos 23 tocards en Afrique du Sud. Sous couvert de rhétorique pseudo universitaire, Finkielkraut explique ce que Zemmour raconte avec moins de classe, et Le Pen avec encore moins, à savoir que les noirs et les arabes vivant en banlieue, par essence islamistes et viscéralement opposés à la « vraie France » – naturellement composée de catholiques blancs qui mangent des rillettes au petit déjeuner – sont une plaie pour notre belle Nation, pourtant si chaleureuse, généreuse et accueillante, puisque son action n'est guidée que par les principes universels de la république du mérite. Et l'équation est insoluble, sauf à partir en croisade contre les barbares à la Goutte d'or, armés d'un saucisson et d'un pichet de rouge, et en compagnie de riposte laïque et des jeunesses identitaires, afin de montrer aux Sarrasins que nous on est chez nous (cf ici). Bien joli tout ça, mais un peu limité. Pour le prouver, nous partirons des mêmes faits, mais en s'attachant à regarder d'autres causes produisant d'autres effets, nous en tirerons des conclusions marxisantes, aussi incohérentes en leur genre que la pensée finkelkienne.

Donc nos milliardaires libidineux ont fait grève. Pas banal tout de même. D'autant plus qu'ils auraient du attendre jeudi, c'est jeudi que l'intersyndicale en décomposition a appelé à faire grève pour protester contre les nouvelles attaques que la ploutocratie entreprend à l'égard du prolétariat, via une réforme des retraites dure avec les faibles et faible avec les forts. Ceci dit, ils devaient se douter que jeudi, ils seraient éliminés, et que leur grève aurait par conséquent des airs de service minimum, comme dans les rêves de Laurence Parisot. Donc nos salariés (car ils sont salariés donc membres de la classe ouvrière, réduite comme chacun sait à vendre sa force de travail au capital pour subsister, fut-ce dans un hôtel cinq étoiles) ont fait grève. Au passage, ça avait de la gueule. Petit nombre, certes, mais taux de grève estimé à 100%. De quoi flanquer une érection aux plus aguerris des cégétistes de la SNCF. Première nation de l'histoire du football mondial à faire grève, qui plus est à deux jours d'un match décisif pour la qualification, c'est méchamment bon pour la réputation de la France à l'étranger, et tous les adorateurs de l'exception française – dont le bon Finkie – devraient s'en réjouir. En effet, pour avoir passé six mois à l'étranger, je peux affirmer et confirmer que la grève est inscrite dans l'imaginaire de nos voisins proches ou lointains comme une composante génétique de l'identité française. Nous voici donc en présence de 23 nouveaux riches, issus tout droit des bas fonds de la société française, qui au nom d'un idéal commun (ou à tout le moins d'une idée commune, ne les surestimons pas) – la défense d'un salarié victime d'un droit du travail trop flexible doublé d'une injustice patronale – sacrifient le plus beau jour de leur vie. On nage en plein romantisme français, au coeur de la mythologie de l'insoumission révolutionnaire qui structure la perception de la France par elle-même et par le reste du monde depuis 1789. Et le plus beau, c'est qu'ils le font spontanément, probablement sans avoir conscience de la dimension éminemment politique de leur aventure anarcho-syndicaliste. 1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1995, 2006 et dorénavant 2010. L'histoire sociale de la France s'enrichit, merci Ribéry!

Alors oui, Finkelkraut peut avoir honte d'eux, trouver qu'ils donnent de notre pays une image de division sociale et ethnique, penser qu'ils symbolisent toutes les tares de la France multicolore, vomir sur leur insolence, leur mépris des supporters, du staff, des media, bref de l'ordre et de l'autorité, et nous rabâcher en boucle sa nostalgie aigrie de la France d'avant guerre. Reste que par leur sacrifice, ces 23 mecs incarnent mieux que quiconque la complexité et les paradoxes du rêve Français.
Débile hein? C'est du tuarklekniF.